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General News of Monday, 19 August 2019

Source: dw.com

Crise anglophone: il y a beaucoup d'argent qui circule - Achille Mbembe

Dans moins de deux semaines, les Camerounais se rendront aux urnes pour l'élection présidentielle. La campagne électorale avec huit candidats qui font au président sortant Paul Biya. Le scrutin se tiendra dans un climat tendu, avec les aspirations sécessionnistes anglophones à l'ouest du pays et la présence des islamistes de Boko Haram au nord.

Pour le philosophe camerounais Achille Mbembe, qui vit en Afrique du Sud, la crise anglophone aurait pu être évitée.


Achille Mbembe, vous êtes historien et philosophe camerounais auteur de "Sortir de la grande nuit, essai sur l'Afrique des colonisés", parlant du Cameroun et des aspirations sécessionnistes des régions anglophones. Quel regard portez-vous sur ce conflit ?

Je dirais que c'est un conflit inutile. Rien n'indique que c'est le seul aboutissement. Les questions que posent les anglophones sont de véritables questions. Comment organiser la vie ensemble dans un Etat qui au fond est une invention coloniale et donc récente ? Inventer une vie en commun qui respecte les différences linguistiques culturelles et ainsi de suite et qui soit une vie libre. C'est au fond la question que posent les anglophones. Or la réponse du gouvernement est une réponse tout à fait brutale et pas du tout intelligente. Ce qui a poussé à la radicalisation de secteurs entiers de l'opinion anglophone. Et donc on se retrouve avec entre les mains un conflit que l'on aurait pu éviter.

De quelle époque datent les origines de ce conflit ?

Au lendemain de la Première guerre mondiale, l'Allemagne est dépossédée de ses colonies dont le Cameroun. Une partie revient à la France et l'autre à l'Angleterre. Chacune des puissances dites tutrices administre la partie qui lui échoit à sa façon. Et donc lorsque survient la réunification en 1961, le régime au pouvoir à Yaoundé tente d’assimiler la partie anglophone à tous les niveaux, au niveau de l'enseignement, du cadre juridique et s'efforce de francophoniser la partie anglophone et c'est en réaction contre cette francophonisation que les anglophones se soulèvent et aujourd'hui tentent de se séparer de cette République.

Que pensez-vous du terme "terrorisme" employé par le gouvernement pour qualifier la lutte des anglophones ?

Ils ont tort de qualifier la lutte des anglophones comme une lutte terroriste. C'est une lutte politique à part entière. D'ailleurs, il y a plusieurs catégories d'acteurs. Il y en a qui revendiquent la sécession et ne veulent plus rien à voir avec l'État centralisateur et prédateur de Yaoundé. Il y en a qui veulent le retour au fédéralisme. D'autres qui se contenteraient d'une régionalisation profonde sérieuse. Et donc ce sont des questions politiques qu’il faut traiter politiquement. Dans le nord, on a affaire à une radiation terroriste nébuleuse sans queue ni tête, tout à fait acéphale qui se contente de tuer des civils et des menaces de destruction. Donc là y a pas d'interlocuteur politique en tant que tel. Il faut éradiquer ce mouvement

Cette lutte contre les anglophones engendre-t-elle des dérives du pouvoir ?

Oui il y a énormément de risques - surtout dans un pays, un Etat, qui n’est pas connu pour le respect du droit. Le Cameroun n’est pas à proprement parler un État de droit et donc le risque, c'est celui de l'affaiblissement de toutes les garanties juridiques existantes, formelles ou non, qui permettent d'assurer un minimum de liberté aux Camerounais. Le deuxième risque, c'est que dans un contexte de prédation et de corruption généralisée, la lutte contre le sécessionnisme ou contre le terrorisme soit en fait l'occasion pour de nombreux acteurs pour accumuler des fortunes illégitimes, puisque dans les deux cas, le conflit libère un espace d'appropriation et de capture de propriétés qui appartiennent à d'autres. Il y a beaucoup d'argent qui circule, énormément d'argent greffé à des pratiques systémiques de corruption. Tout cela peut conduire à des situations sans retour.