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Opinions of Saturday, 13 April 2019

Columnist: Ndam Njoya Nzoméné

Ambazonie: ce que cache la colère subite de Victor Mukete

Le 5 avril dernier, lors d'une séance de questions-réponses, le doyen d'âge de la Chambre haute du parlement camerounais, resté jusqu'ici peu disert sur la lancinante crise qui affecte depuis bientôt trois ans les deux régions anglophones du pays (avec des milliers de morts, des centaines de villages et infrastructures incendiés, plus d'un demi millier de refugiés), lance un assaut oratoire contre des "gens" qui s'amusent pendant que « [son] peuple souffre et meurt. » :

«Qu'est-ce que toutes ces absurdités ? Mon peuple meurt; il souffre. Et nous jouons à des jeux ici à Yaoundé. Nous devons être prudents. Je m'en fous. Allez le dire à n'importe qui. Allez dire à Paul (Biya, ndlr) ! Et et emmenez-moi n'importe où »
affirmera alors, vert de colère, en martelant le sol de sa canne, le puissant chef traditionnel et sénateur, à la tête de l'une des familles les plus riches du Cameroun.

Alors que de nombreux Camerounais se félicitent de cette sortie aux allures de testament de ce seul ou presque seul témoin et acteur vivant de l'histoire de la réunification des deux Cameroun jadis oriental –sous tutelle française- et occidental –sous tutelle britannique-, estimant que ses propositions de reconsidérer la forme actuelle de l'Etat à travers la restauration du système fédéral, mais cette fois-ci avec dix (10) Etas fédérés come l'expérimentent déjà avec un certain bonheur d'autres pays et Nations (Rwanda, Afrique du Sud, Nigeria, Canada, Allemagne, USA, Bresil, Inde, Suisse, etc.) pourrait ramener à la raison les va-t-en guerre de tous les camps, et leur donner des raisons d'envisager sérieusement le développement dans la paix et le vivre ensemble du Cameroun, un anonyme, visiblement un francophone et partisan du régime Biya dont le dessein manifeste est de réduire le soulèvement anglophone par les assassinats et les incendies, bref, dans le sang et les larmes, se fend d'une réaction puérile remettant en cause le bien-fondé de la sortie du Paramount Chief des Bafaw.

On peut ainsi lire sous la plume de ce corbeau qui se cache derrière le clavier de son smartphone pour jouer à l'anglophone remonté par les critiques "tardives" du centenaire personnage, mais qui laisse les nombreuses fautes de graphie et contre la grammaire anglaises de son texte trahir ses origines francophones :

« Chief Nfon Victor Mukete stop behaving like Pontius Pilate in the face of the world. We all know that you are one of the causes of the anglophone problem. You and your children have marginalised anglophones , especially the Barfaws and the Kumba people for long. Because of your insatiable appetite for wealth you took every good thing the regime gave to anglophones for you and your children. After milking the regime for more than 50years, it is at the age 101 years that you are claiming that you are not with the regime. It is now that you are asking for federation. stop manipulating and confusing our people.

Stop acting the drama because we know that manager of the Mukete plantation was financing the Amba boys in order to preserve your plantation. He only stopped when he realised that it was not yielding fruits. Now that your plantation is abandoned you have come out to wash your hands off the regime. You are just a selfish man. When the Kumba district hospital was burnt down by secessionists you said nothing. There has been a lot of atrocities committed by armed groups and you remained silent. Who do you want to deceive? Selfish Nfon Mukete!!! Stop your drama. »

Une réaction sans doute commanditée -à défaut d'être commandée comme d'autres de la même veine par la seule volonté haineuse d'en boucher un coin à cet autre anglophone qui ne veut plus jouer la symphonie en rouge-sang que les anglophones du régime affectionnent tant pour se faire bien voir par la main qui les nourrit- dans le but de remettre en cause l'intégrité et le nationalisme de l'Honorable Victor Mukeke.

Mais une réaction inutilement désinvolte dont les termes et le fondement, pour peu que l'on s'asseye devant le rétroviseur, pour revisiter l'histoire, se désagrège comme une Madeleine sous l'averse.

En effet, le silence jusqu'ici de Nfon Mukete ne peut être interprété que comme le souci d'un homme de ne rien dire qui puisse contribuer à saper un travail de longue haleine qu'il a minutieusement abattu. Sa prise de parole également, que l'on peut qualifier de tardive, mais quin'enlève rien a fait que cette bibliothèque encore fonctionnelle de l'indépendance et de la réunification du Cameroun, est, et c'est la chance dont dispose le Cameroun par ces temps particulièrement troubles, la seule autorité morale qui puisse opiner en connaissance de cause sur la forme de l'Etat camerounais. Même le président Biya, simple profiteur (sans connotation péjorative) du Cameroun en tant qu'entité nationale et étatique, n'a pas qualité pour en parler, avec la même autorité que Chief Mukete.

Nous en voulons pour preuve non pour rabattre le caquet à tous les excités de l'unicité et de l'indivisibilité du Cameroun, mais pour éclairer leur lanterne, cet extrait d'une prise de position de Chief Mukete remis au devant de l'actualité par notre confrère Tande Dibussi sur son fil Twitter, et que nous suggérons du reste à nos lecteurs de revisiter intégralement :

« Nous devons sauver le Cameroun français de l'Union française. C'est là le devoir sacré des nationalistes camerounais ... jusqu'à ce que la réunification soit réalisée. »

C'était le 26 mars 1957, l'étudiant Paul Biya qui, aujourd'hui, sur les conseils du "Général" d'opérette Paul Atanga Nji, est prêt à effacer tout le monde de la surface de la terre pour garantir « l'unité nationale » vient à peine de passer son Baccalauréat, série Philosophie, en juin 1956, et est inscrit en 1ère année à l'Université où il va faire des études de droit public.

Mais Mukete qui, étudiant à l'Université de Manchester enAngleterre (1948-1951) et au Christ's College (Université de Cambridge) de 1951 à 1952, plaidait déjà pour la réunification des deux Cameroun, et qui a continué de le faire après son retour au Cameroun où il assume dès son retour au Cameroun en 1952 les fonctions de Secrétaire général du Kamerun United National Congress (KUNC), est déjà parlementaire, élu sur une liste de six candidats tous pro-réunification à la Chambre des Représentants de la Fédération du Nigeria, encore colonie britannique, à laquelle était rattaché le territoire sous tutelle britannique du Cameroun occidental pour des raisons de coordination de son action -dans ses colonies africaines et assimilées- du gouvernement de Sa Majesté.

L'année d'après, Victor Mukete est même nommé ministre de la Recherche et de l'Information du Premier ministre Tafawa Balewa dans le cadre de la coalition gouvernementale formée par les deux grandes formations politiques du Nigeria que sont le Northern People's Congress (NPC) et le National Congress of Nigeria and Cameroons (NCNC).

Il y restera jusqu'en 1959, sans perdre de vue ses premières amours, à savoir la réunification du Nigeria.

Quitte à sacrifier le prestige, il sera aux côtés de ceux qui se battent pour que les objectifs des nationalistes et indépendantistes camerounais, à savoir l'indépendance et la réunification, soient atteints. Objectifs atteints partiellement, non seulement le Cameroun reste une colonie de la France depuis 1960, mais également, semble-t-il, la partie septentrionale du Cameroun occidental eut l'intuition –qui s'avère aujourd'hui heureuse- que selon les prédictions du Premier ministre Nigérian de l'époque, Tafawa Balewa, le Cameroun français auquel on demandait aux anglophones de se réunifier, était un ogre qui dévore les autres, et préféra se rattacher à la fédération du Nigeria.

Mais Chief Mukete et tous ceux qui jouèrent pour la reconstitution de la mère-patrie, ex-protectorat allemand divisé entre Français et Britanniques conformément au Traité de Versailles de 1919, n'avaient pas travaillé pour ce Cameroun "unitaire" que leur ont imposé la France et Ahidjo lors du trucage référendaire de 1972, et celui qui naquit du hold-up (décidément) constitutionnel de 1984 que Biya réalisa peut-être "de bonne foi" en phagocytant l'entité, anglophone, pour mieux "l'intégrer". Aujourd'hui, le Cameroun en paie le prix: des milliers de morts, des centaines de villages incendiés, des marchés, des hôpitaux, des établissements scolaires brûlés, des centaines de personnes enlevées, des dizaines de millions de rançons payées, des centaines de milliers de déplacés pour rien, des orphelins anglophones et francophones, des estropiés à vie francophones et anglophones, la peur qui plane... Pour rien.

Aujourd'hui, de guerre lasse, Nfon Mukete propose, comme début de solution,un retour au fédéralisme. Cette fois-ci élargi à 10 Etats, au lieu de deux. Comme un début de solution. Le président de la République est interpellé. Mais une chose est sûre, les entrepreneurs de guerre qui gagnent beaucoup dans cette guerre civile ne lui en donneront pas l'occasion. D'ailleurs les réactions villipendant le chef des Bafaw, devenu paria, serviront de (droit de) réponse patriotique à cet homme "hostile à la patrie", et "parrain sécessionniste". Grands dieux !