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Opinions of Friday, 25 October 2019

Columnist: Dr Arol Ketch

Comment Paul Biya a fait enlever et assassiner un opposant réfugié en Europe

Guérandi Mbara était un militaire et homme politique camerounais. Il est l’un des acteurs clés du Coup d’Etat manqué du 6 Avril 1984.

En effet, avec un groupe d’officiers, il crée, au sein de certaines unités de l’armée, des cellules clandestines de réflexion qui joueront un rôle actif dans le Coup d’Etat du 6 avril 1984 contre le régime Biya. Le soulèvement est un échec. Seul survivant du groupe initiateur ; il est condamné à mort. Le capitaine Guérandi est l’objet deux mois durant d’une véritable chasse à l’homme, une traque. Ce stratège réussit à quitter le Cameroun in extremis en juin 1984, pour le Burkina Faso où il est accueilli par son ami le Président Blaise Compaoré. En effet, à l’École Militaire Inter-Armes de Yaoundé, il a été le promotionnaire de jeunes officiers africains notamment du Burkina Faso avec lesquels il a noué une solide et durable amitié. Il était un ami intime de Blaise Compaoré et Thomas Sankara.

Le 4 août 1983, le capitaine Blaise Compaoré et ses hommes renversent le régime de Jean-Baptiste Ouédraogo. Ce coup de force place Sankara à la tête de la Haute Volta. Guérandi Mbara est fortement marqué par le putsch réalisé par ses amis Burbinabè ; il a en tête de réaliser le même coup pour faire tomber la dictature camerounaise.

Depuis la date fatidique du 6 avril 1984 et le coup d’Etat, Guérandi Mbara est devenu l’ennemi d’Etat numéro du régime de Yaoundé ; le savoir vivant, empêchait le régime de dormir. Guérandi Mbara était formel : « le régime de Yaoundé ne tombera que par la force des armes ». En 2004, Paul Biya rechigne même à participer au sommet de la Francophonie au Burkina Faso, il évoque des risques élevés pour sa sécurité. En réalité, c’est l’ombre de Guérandi Mbara qui lui donne des sueurs froides. Il a fallu l’intervention du Président Chirac pour le rassurer et le convaincre de faire le voyage.

Depuis ses multiples lieux d’exil, Guérandi Mbara mène des réflexions et met en place des stratégies pour faire tomber le régime de Yaoundé.



Des émissaires du pouvoir ont été envoyés à plusieurs reprises rencontrer Guérandi pour le convaincre d’arrêter son combat avec pour monnaie d’échanges une amnistie, de fortes sommes d’argent lui ont même été proposées, un poste ministériel lui a même été proposé en échange de son engagement dans le parti au pouvoir ; Guérandi a balayé tout cela du revers de la main.

Face à son intransigeance et sa détermination, les faucons du régime décident d’implémenter l’option ultime : « éliminer Guérandi Mbara ». L’homme va échapper à plusieurs tentatives d’assassinat commanditées par les services camerounais. C’est la naissance du mythe de l’invincibilité de Mbara.

A force de réflexions et de consultations, Mbara a élaboré une stratégie et a trouvé des hommes solides pour l’accompagner dans son aventure. En 2012, Guérandi Mbara entre en contact avec le truculent marchand d’armes Georges Starckmann. Guerandi lui assure qu’il a 2500 hommes suffisamment formés prêts à faire tomber le régime ; il lui révèle même qu’il a des complicités à un niveau élevé au sein de l’armée camerounaises ; toutefois il souhaiterait acquérir des armes pour réaliser avec brio le putsch du siècle.

Personnage sulfureux qui se vend au plus offrant, Starckmann a enregistré les différentes entrevues avec Mbara ; il envoie les vidéos au régime de Yaoundé et fait monter les enchères : soit vous me donnez 20 fois plus que ce Mbara me propose et je vous aide à le liquider ; ou alors je vends les armes à Mbara et peu importe ce qui arrivera.

Cette proposition est du pain béni pour les autorités de Yaoundé qui, avec ses pieds nickelés mal formés, ont lamentablement échoué à maintes reprises à éliminer le capitaine Guérandi. Le régime de Yaoundé accepte l’offre de Starckmann.



Pour réaliser la funeste mission, celui-ci décide de faire appel à un colonel portugais à la retraite, un certain José Alberto Fernandes Abrantes, et empoche au passage une confortable avance de 350 000 euros sur les 500 000 qu’il doit toucher en guise de commission. Abrantes connaît bien l’Afrique et le Cameroun en particulier ; après avoir travaillé pour les services secrets ivoiriens, il s’est installé au Cameroun et a collaboré avec les services à la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE).

En bon espion expérimenté, Abrantes va rencontrer Guérandi une trentaine de fois et va gagner sa confiance. Guérandi est convaincu d’avoir enfin trouvé un marchand d’armes prêts à l’accompagner dans son projet de pustch.

Abrantes a élaboré son plan macabre. Il demande à Guérandi de quitter Ouagadougou pour venir à sa rencontre à Porto au Portugal afin qu’avec son jet privé, ils aillent ensemble en Russie pour voir les types d’armes qui pourraient intéresser Guérandi. En réalité, il ne s’agit pas d’aller en Russie, il s’agit de kidnapper Guérandi et de le ramener mort ou vivant au Cameroun pour qu’il soit liquidé sur place.

Dans un premier temps, Abrantes souhaite atterrir en discrétion à l’aéroport de Bafoussam (Bamougoum) afin d’éviter tout soupçon ; mais en raison de l’exiguïté de cet aéroport, les pilotes frileux, ont peur d’être sanctionnés et de perdre leur licence d’autant plus que cet aéroport n’est pas international. Exit Bafoussam ! Cap Sur Douala ! Les plans ont changé. Il propose un nouveau lieu et une nouvelle date de rendez-vous à Guérandi.

Comme convenu, Guérandi débarque sur les lieux du rendez-vous. Il ne se doute de rien. Il est même enthousiaste à l’idée d’aller voir les armes qu’on lui propose. Le 25 janvier 2013, un avion décolle de l’aéroport Vrazhdebna de Sofia, en Bulgarie. À son bord, outre l’équipage, trois hommes : un colonel bulgare, le vendeur d’armes José Alberto Fernandes Abrantes et Guérandi Mbara.

Lorsque Guérandi pénètre dans l’avion affrété par les sbires à la solde du régime de Yaoundé, on lui injecte un violent sédatif ; il tombe et est inanimé. Le colis est neutralisé ; il faut à présent le livrer. Cap sur Douala.

L’avion atterrit nuitamment à l’aéroport de Douala ; un problème se pose: « Comment débarquer un homme inanimé dans cette aérogare généralement très fréquentée sans attirer l’attention et, surtout, sans se faire arrêter par des gendarmes zélés ? C’est là qu’intervient Thierry André Mathé, le commissaire de l’aéroport. »



Celui-ci leur trouve une porte dérobée et le colis est livré entre les mains des membres de la DGRE. A son réveil, Guérandi Mbara se trouve nez à nez avec ses bourreaux. Il comprend immédiatement ce qui s’est passé.

Mais Guérandi Mbara n’est pas homme à se laisser anéantir sans riposter. Dans un sursaut et avec l’énergie du désespoir, ce monsieur proche de la soixantaine réussit à neutraliser le garde en faction qui attendait son réveil avant le début de la séance de torture. Mbara est neutralisé par la suite par les autres éléments ; on lui demande de s’agenouiller et de demander pardon ; mais c’est très mal connaître Guérandi, le guerrier fier préfère la mort à l’humiliation. D’ailleurs Guérandi sait qu’il va être liquidé mais autant mieux mourir fièrement en restant debout jusqu’à la fin. Inutile de vous dire que Guérandi lutta jusqu’à la fin.

De l’aveu même des sbires, la dernière trace du « colis » reçu par l’équipe de la DGRE conduite par le commissaire James Elong Lobé est « quelque part sur la route entre Édéa et Pouma ». On n’aura plus jamais de traces, plus de nouvelles de Guérandi Mbara jusqu’au jour où Abrantes, l’homme qui a réalisé la sale besogne, va décider de tout révéler.

En effet, après la réalisation de son forfait, l’homme n’a pas été entièrement payé par les commanditaires. Se disant menacé, il a dû quitter le Cameroun en décembre 2013 pour rentrer au Portugal.

Guerandi Maiworé Elisabeth, l’épouse de Guerandi est décédée en 2017 à Ouagadougou dans des conditions non élucidées, sans avoir eu la lumière sur la disparition de son époux.

NB : Récit inspiré de plusieurs articles de presse sur le sujet notamment l’article très fouillé de Jeune Afrique « Mbara Guérandi : enquête sur une affaire d’État camerounaise » paru en 2014, un livre rédigé par Jean-Marc Soboth relate aussi une autre version de cette histoire : « Guerandi Mbara, le “colis” de Monsieur Biya : Tout ce qu’on vous a caché sur l’assassinat de l’ancien homme de main de Blaise Compaoré », quelques témoignages des protagonistes m’ont aussi aidé pour le récit.

Les noms cités dans mon récit ont été repris tels que mentionnés dans les sources citées ci-dessus ; je n’ai rien inventé et je suis uniquement responsable du récit.