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Opinions of Sunday, 21 January 2018

Columnist: Thomas Atenga

L’émouvante histoire de Pius Njawe, le fondateur du journal le Messager [Acte3]

Les contempteurs de Pius l’accusaient de faire de la victimisation son fonds de commerce. Ses soutiens et admirateurs voyaient dans son endurance face aux coups que le régime en place lui assenait, la marque des héros. Seule une institution peut déclencher autant de passions, de polémiques.

Njawe, un « homme-institution » fragile et controversé
Grâce au premier « Prix de la libre expression » que lui décerne l’Union internationale des journalistes et de la presse de langue française en 1991 et à la « Plume d’or de la liberté » de l’Association mondiale des journaux qui lui est remise en présence du chancelier Helmut Kohl en 1993, Pius Njawe est devenu un journaliste de renommée internationale. Sa photothèque témoigne de la reconnaissance de son parcours au-delà des frontières nationales.

De Mandela à Gbagbo, de Nyerere à Kérékou, d’Alpha Blondy à Soyinka, il a côtoyé le gotha de la politique, de la culture, des affaires du continent. Njawe et le Nigérian Babafemi Ojudu sont les deux seuls journalistes africains dont les objets personnels sont exposés au Newseum de Washington. C’est dire qu’outre-Atlantique, sa légitimité n’a jamais fait l’objet de débats, son engagement et ses luttes pour la liberté d’expression et les droits humains lui assurant une reconnaissance incontestable.

Dès lors que Njawe devient une figure internationale des médias, sa légitimité n’est plus ouvertement contestée. Il n’en a pas pour autant fini avec ses tourments camerounais. La confrérie des journalistes lui reproche en effet de ne pas mettre sa notoriété au service de la consolidation du journalisme comme champ professionnel viable. Bien au contraire, l’identité du champ journalistique camerounais se construit contre lui depuis 1990. Pour les promoteurs de La Nouvelle Expression, de Mutations, de Repères ou du Jour, il s’est en effet toujours agi de faire mieux ce que Pius se contentait de faire bien.

La floraison des titres et des directeurs de publication qu’on observe au Cameroun s’explique par le fait que de nombreux jeunes se sont rêvés en « petits Njawe », le crieur parti de rien pour devenir la référence du champ journalistique camerounais. De par sa trajectoire, Pius a été le pivot autour duquel l’identité contemporaine du journalisme camerounais s’est (dé) formée. Son absence de diplôme universitaire a été à l’origine du renforcement du clivage entre presse officielle et presse privée: jusqu’au milieu des années 1990, la presse publique?s’est arrogée le monopole du« professionnalisme », stigmatisant les amateurs de la presse privée, au premier rang desquels Pius Njawe.

Ce n’est qu’en 1996, avec la création de Mutations, dont l’équipe est composée en majorité de journalistes sortis de l’École supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication (Esstic) de Yaoundé, que cette frontière devient poreuse. Depuis, les différentes tendances du journalisme camerounais cohabitent à travers syndicats et associations professionnelles. Njawe a d’ailleurs présidé aux destinées de l’une d’entre elles: l’Organisation camerounaise de la liberté de la presse (Ocalip), regroupant les directeurs de publication.

À l’annonce de sa disparition, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Issa Tchiroma Bakary, s’est fendu d’un communiqué : « avec le décès de M. Pius Njawe, le Cameroun perd l’un des pionniers de la liberté de presse dans notre pays », écrivait-il dans un communiqué diffusé à la Cameroon Radio and Television (CRTV) le 13 juillet 2010. Après une demande d’aide formulée par un des fils de Pius, le gouvernement a remis à sa famille, devant les caméras de la télévision publique, une somme de 10 millions de francs CFA comme contribution aux obsèques. Les mots du gouvernement et son argent signifient-ils que ses relations avec Pius Njawe s’étaient normalisées ? Rien n’est moins sûr.

Le journaliste a en effet très souvent servi de bouc émissaire, d’une part quand le gouvernement, pour justifier son image ternie à l’étranger, accusait la presse incarnée par Pius ; d’autre part, lors de certains épisodes de la vie nationale, quand les autorités souhaitaient montrer que rien ne serait plus toléré de la part de la corporation journalistique et frappaient alors à la tête, à savoir Pius et son journal.

Albert Mbida, le représentant du ministre de la Communication aux obsèques a-t-il perçu l’ambiguïté de son témoignage lorsqu’il a déclaré: « Pius va nous manquer, il nous manque même déjà?»?
Le pouvoir n’était pas seul à faire usage à son profit de l’institution que Pius était devenu. Dans la confrérie journalistique, nombreux sont ceux qui trouvaient commode de « taper » sur lui à travers colonnes, émissions de radio et de télévision afin de masquer leurs propres manquements.

Ainsi en a-t-il été des neuf mois d’arriérés de salaires que Njawe devait à son équipe et du mouvement initié par le personnel pour faire valoir ses droits en décembre 2009. Tous les médias camerounais s’en sont fait un large écho, alors que dans le même moment, un certain nombre de journaux accumulaient eux aussi des mois d’impayés. Il en fut de même avec la Convention collective des journalistes.

Informés du fait que Njawe ne la signerait pas?, de nombreux responsables des médias camerounais, sans pour autant avoir les moyens de la mettre en œuvre, se précipitèrent au bureau du ministre du Travail pour la parapher dans le seul but de marquer leur différence avec lui.

La mobilisation de la corporation observée dès l’annonce de son décès ne doit pas faire oublier que certains ont reçu du pouvoir de fortes sommes d’argent avec pour mission de « tuer » Le Messager ou, à défaut, de le reléguer en position subalterne. De nombreux informateurs détenant des positions de pouvoir ont coupé les ponts qui les reliaient au Messager au profit d’autres publications, prétextant qu’ils ne se reconnaissaient plus dans les combats de Pius.

La manière dont celui-ci a géré la question des arriérés de salaires de l’équipe actuelle du journal et la brutalité avec laquelle il s’est séparé des éléments qui avaient mené la fronde sont autant d’éléments dont se servaient ses détracteurspour affirmer qu’il était un mauvais gestionnaire des hommes et des avoirs du Messager. Lors de la conférence de lancement des festivités du 30e anniversaire du journal, Pius reconnaissait avoir commis des erreurs dans sa gestion patrimoniale du journal : « Je n’ai pas honte ou peur de dire que j’ai une responsabilité dans ce qu’est Le Messager aujourd’hui. Un journal est une entreprise.

Je suis devenu chef d’entreprise par effraction avec tout ce que cela peut comporter comme manquements dans la gestion. Le personnel du Messageraccuse quelques mois d’arriérés de salaires. Ce n’est pas nouveau. Il est devenu difficile pour les entreprises de presse d’équilibrer leurs comptes. Pour accéder à la publicité aujourd’hui, c’est la croix et la bannière ».

Anticipant sur les réactions de ceux qui verraient dans cette déclaration un aveu d’incompétence, il précisait également: « le moment le plus difficile du Messager, c’est aujourd’hui. Chaque édition est un miracle. On est obligé de faire avec cet environnement qui s’est avéré farouche, hostile. On s’est battu pendant trente ans pour ne pas mourir. Le Messager est un produit camerounais avec des réalités camerounaises».

Tous ces propos révèlent la fragilité de Pius et de l’œuvre de sa vie, Le Messager. Ils confirment aussi l’impression qu’il laissait à de nombreux interlocuteurs quelques mois avant sa disparition à savoir qu’il traversait une grande période de doute. Il n’affichait plus la même détermination à se battre pour la survie de ce journal. Plus grave, il semblait ne plus avoir de solutions de sortie de crise.

Là aussi, les interprétations divergent : d’aucuns y voyaient le signe qu’il nourrissait d’autres ambitions et n’avait plus le cœur et la tête au journalisme; d’autres, qu’il ne s’était jamais relevé de la mort de sa première épouse des suites d’un accident de la route; certains, enfin, qu’il ne s’était pas remis financièrement des pertes occasionnées par la mise sous scellés de Freedom FM, la radio qu’il s’apprêtait à lancer (pertes estimées à 60 millions de francs CFA rien qu’en achat de matériel).

Devant toutes ces épreuves professionnelles et personnelles, il s’était réfugié dans la foi, notamment en devenant membre actif d’une église de réveil où certaines prophéties lui prédisaient un destin plus grand.

En lançant les cérémonies du 30e anniversaire du Messager, cérémonies qui sonnent aujourd’hui comme un adieu public, Pius, qui les avait voulues fastes malgré la conjoncture difficile du journal, avait déclaré: « Nous ne voulons pas célébrer Le Messager mais les acteurs de la résistance de par le monde, la profession en général ».

Une des premières invites que sa mort adresse aux journalistes et médias camerounais de tous bords est le devoir de résistance: résistance face à l’adversité d’un contexte économique des plus délétères qui a pour conséquence la décrue des tirages et des ventes, entraînant la baisse drastique des recettes publicitaires; résistance face à un régime autocratique dont le maintien de son chef à vie au pouvoir tient lieu de programme politique pour les prochaines années ; résistance enfin au sein même d’une corporation où le mot éthique semble avoir perdu sa signification.

Sur son site Internet, Le Messager a inscrit comme épitaphe électronique à côté de la photo de Pius une phrase que les dictionnaires de citations prêtent à Margaret Mead : « Ne doutez jamais du fait qu’un petit nombre de gens réfléchis et engagés peuvent changer le monde.
En réalité, cela s’est toujours passé ainsi ». Il ne l’aurait certainement pas reniée. Mais c’est son ami, le chanteur Lapiro, incarcéré depuis les émeutes de février 2008, qui, du fond de sa cellule, exprime ce que Njawe lui-même aurait dit en de pareilles circonstances : « la lutte continue » !