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Opinions of Saturday, 8 July 2017

Columnist: Boris Bertolt

[Relecture]: Pascal Magnaguemabe ou le sulfureux juge des ‘sales boulots’

S'il y a aujourd'hui un juge au Cameroun qui, au rayon de la célébrité et de notoriété, rivalise au sein de l'opinion avec le premier président de la Cour suprême, Alexis Dipanda Mouelle, c'est certainement Pascal Magnaguémabé, le juge d'instruction près du Tribunal de Grande Instance du Mfoundi.

«A la prison centrale de Yaoundé à Kondengui, certains détenus l'ont surnommé «La terreur».
Au parquet, même les vendeurs d'imprimés confessent avoir du mal à s'approcher de son bureau, situé dans un bâtiment surnommé «Guantanamo», du nom de la célèbre prison américaine pour terroristes basée sur le territoire de Cuba. Son chef de sécurité, son chauffeur et sa secrétaire constituent l'essentiel de son équipe de travail. En ce lundi, 14 mai 2012, des policiers accompagnant un détenu sont en faction devant son cabinet, attendant patiemment que le juge achève sa journée de travail. Ces éléments des forces de maintien de l'ordre semblent habitués à ces lieux plutôt glauques, pour le premier venu.

C'est pourtant ici que Pascal Magnaguémabé décide du sort de nombreux justiciables. Et pas des moindres. Haut d'environ 1,70m, ce quinquagénaire, ancien vice-président du Tribunal Militaire de Yaoundé, est «un homme redouté», souffle une source au Tgi. Pas pour sa fonction, mais parce qu'il est au cœur de l'«Opération épervier».

C'est lui qui a instruit les dossiers de Jean-Marie Atangana Mebara, ancien Secrétaire Général à la Présidence de la République, d'Ephraïm Inoni, ancien Premier ministre, Marafa Hamidou Yaya, ancien ministre de l'Administration territoriale, Jérôme Mendouga, ancien ambassadeur du Cameroun aux Etats-Unis, Yves Michel Fotso, ex-administrateur directeur général de la Camair et Pdg de la Commercial Bank of Cameroon (Cbc), Titus Edzoa, ancien secrétaire général à la présidence de la République et l'homme d'affaires Thierry Michel Atangana.

Il a contribué à la formation de ce que l'opinion publique désigne aujourd'hui comme le «gouvernement carcéral» de Kondengui. Et il semble s'en vanter. «Quand je suis entré dans son bureau, il m'a demandé si je le connaissais. J'ai répondu par la négative, et il m’a dit : "Moi, je mets les ministres en prison comme je veux"», confie une victime de ses décisions.

Rien ne prédestinait pourtant ce ressortissant de l'arrondissement de Ndikinemeki, dans le Mbam-et-Inoubou, à un tel destin. En effet, Pascal Magnaguémabé est un produit de l'Ecole Nationale d'Administration et de Magistrature (Enam) de Yaoundé, promotion 1985. Dans le livre d'or de cette prestigieuse institution, édité en 2008, son nom pointe au 45ème rang sur un effectif total de... 45 élèves.

Parmi ses camarades de promotion, on peut citer Michel Ange Angouing, actuel ministre de la Fonction Publique, (41ème rang) et un certain Yap Abdou (18ème), aujourd'hui conseiller à la Présidence de la République, récemment nommé Président du Tribunal Criminel Spécial. Deniers publics «Enamarque» frais émoulu, Pascal Magnaguémabé est affecté à Mbanga, puis à Douala avant d'être muté à Yaoundé.

Très vite, il recevra ce qu'il considère, selon des proches, lui-même comme «une affectation disciplinaire» à Mora. D'après des confidences récemment révélées par Marafa Hamidou Yaya, dans sa lettre de récusation de ce juge, cette affectation faisait suite à sa gestion d'un dossier concernant un litige foncier lié à la succession de l'ancien ministre Mohaman Lamine. Dans cette affaire, le Juge Magnaguémabé aurait tranché en défaveur du proche d'un haut magistrat originaire du Nord. Ce qui lui a valu son affectation à Mora.

Toujours selon M. Marafa, c'est Amadou Ali, alors vice-Pm en charge de la Justice, qui le ramènera à Yaoundé comme substitut du procureur. Très vite, l'ancien garde des Sceaux, qui a une confiance absolue en son «poulain», commence à lui confier les dossiers les plus délicats de la justice camerounaise. L'un des premiers fut l'affaire Titus Edzoa, du nom de l'ancien Sg/Pr incarcéré depuis 1997 au secrétariat d'Etat à la défense (Sed) pour détournements de deniers publics. Dans cette affaire, Pascal Magnaguémabé - un nom qui, en banen (sa langue maternelle), signifie «la mauvaise Male de palmiste» - crée un tollé dans le sérail.

Le 23 octobre 2008, ce juge instructeur rendra courageusement une ordonnance de non-lieu partiel. Cette décision ordonne la levée du blocage de ses comptes bancaires.
L'ordonnance du 23 octobre établit également l'innocence de Titus Edzoa sur trois (3) des cinq (5) chefs d'accusation préalablement retenus contre l'ancien Sg/Pr et homme de main du Prince. Selon des confidences crédibles, le juge Magnaguémabé se fera tirer les oreilles par sa hiérarchie, avant que l'ordonnance ne soit rectifiée. En 2010, Pascal Magnaguémabé fait encore plus fort. Enquêtant sur l'implication de plusieurs hautes personnalités dans l'affaire concernant l'achat d'un avion présidentiel, il demande au délégué général de la Sûreté nationale de l'époque, Emmanuel Edou, de procéder au retrait du passeport du tout-puissant ministre de l'Administration territoriale, Marafa Hamidou Yaya. Il faudra l'intervention du chef de l'Etat, Paul Biya en personne, pour que la mesure du magistrat soit levée.
Depuis quelques mois, la crédibilité du célèbre juge semble cependant s'effriter sous l'effet de révélations accablantes sur son éthique professionnelle.

La plus fulgurante des révélations est venue de Marafa Hamidou Yaya, dans sa lettre de récusation du 16 avril dernier. L'ancien Minatd écrit: «Monsieur Magnaguémabé Pascal me dit entre autre qu'il s'occupe du dossier Albatros. Qu'il voulait que nous nous "arrangions" et que, si j'en avais convenance, il pourrait m'aider si je me montrais "compréhensif".» Quelques jours plus tard, c'était au tour des avocats de Jean Marie Atangana Mebara de récuser le juge Magnaguémabé. Les avocats de l'ancien Sg/Pr dénonçaient, en effet, son «absence d'impartialité».

En plus de ces détenus Vip de la prison centrale de Kondengui, deux autres justiciables ont récemment saisi le ministre de la Justice, Laurent Esso, pour dénoncer l'«affairisme» du magistrat. Il s'agit de Jean Pierre Oum Oth, un opérateur économique qui accuse Pascal Magnaguémabé de l'avoir spolié de tous ses biens en échange d'une liberté qu'il n'a pas encore recouvrée.

Quant à Marcel Tchuisseu, organisateur du Forum baptisé Cameroon Days, tenu à Lagos, le juge du Tgi du Mfoundi l'a «arbitrairement» jeté en prison après avoir été «instrumentalisé» par son frère consanguin, Blaise Wandji, avec qui il a une querelle de succession. «Dans son bureau, on m'a seulement mis les menottes et demandé de monter dans une fourgonnette. Je ne savais pas où on me conduisait.

C'est lorsque j'ai vu écrit sur le fronton d'une grande bâtisse "prison centrale de Yaoundé", que j'ai su que j'étais mis en détention», déclare M. Tchuisseu. Pourtant, des magistrats que Pascal Magnaguémabé a encadrés comme stagiaires voient en lui un homme «intègre et droit». Au quartier Efoulan, où il réside, ses voisins le décrivent comme quelqu’un de «très simple, ouvert et décontracté». Marié à une ressortissante suisse, il est père d'une fille âgée d'une dizaine d'années. Son parking, souffle un voisin, compte trois véhicules dont une Mercedes de type ML dernier cri. Comme de bien entendu ce magistrat est un passionné de droit et de lecture.

Il est d'ailleurs enseignant à l'Enam. Sa bibliothèque personnelle, croit savoir une source proche, compte plus 500 de livres. Parmi ses fréquentations, figurent le magistrat Jean Foumane Akame, le tout-puissant conseiller juridique du président Biya et secrétaire permanent du Conseil supérieur de la magistrature. Et, tout naturellement, le ministre Amadou Ali, présenté comme son mentor. Depuis près de... 12 ans, soulignent des proches, Pascal Magnaguémabé construit sans discontinuer une villa au quartier Olembé à Yaoundé.

Féru de l'élevage, cet homme qui a la réputation de ne pas lire les journaux camerounais entretient délicatement une porcherie, dont les installations, révèlent des sources, feraient pâlir d'envie les habitants des quartiers chics de la capitale camerounaise.

«Ce magistrat, commente un observateur, a intérêt à prendre sérieusement en compte les accusations qui sont portées contre lui depuis quelques temps dans l'instruction des affaires. Dans un pays comme le Cameroun, il n'est pas exclu qu'il se retrouve un jour en prison, après y avoir envoyé beaucoup de personnes auparavant, parfois avec un peu de zèle.»